Désirs de femmes et littérature érotique

Les femmes ont mis du temps à investir la littérature érotique, comme nous l’explique Alexandra Destais dans un impressionnant essai «Eros au féminin ». La docteure en littérature y brosse le panorama des principaux auteures sulfureuses et évoque leurs désirs (souvent masochistes). Interview.

Désirs de femmes et littérature érotique

Yeux bandés et mains ligotées, corps dénudé et livré, O pénètre dans un château de Roissy. Elle y passera quinze jours et y subira tout et davantage : elle sera muselée, humiliée, fouettée, baisée, offerte à bien des hommes… O acceptera cet esclavage par amour pour René.

Paru en 1954, « Histoire d’O » fit scandale et d’autant plus que son auteure était Pauline Réage ! Une femme ! Comment la femme, cette madone que l’on dit depuis des siècles, maternelle plutôt que sexuelle, amoureuse plutôt que libidineuse, a-t-elle pu écrire de telles insanités sexuelles dignes d’un marquis de Sade ? Avec talent, Pauline Réage pénétrait dans le monde clos de la littérature érotique qui avait toujours été réservé aux hommes. Après elle, il y eut Catherine Robbe-Grillet, Emmanuelle Arsan, Régine Deforges, Virginie Despentes, Catherine Millet, E.L.James et bien d’autres. Autant d’auteures qui de façons toujours différentes, sadique, masochiste, joyeuse, lumineuse, agressive, crue… disent le désir féminin.PUBLICITÉ

Dans un essai passionnant « Éros au féminin » fruit de six années de travail, Alexandra Destais brosse l’histoire de la littérature érotique depuis Histoire d’O jusqu’à « 50 nuances de Grey » et nous explique comment les femmes voient le désir et le vivifient.

Les auteures féminines de textes érotiques sont rares dans l’histoire littéraire. Comment expliquez-vous cela ? Les femmes auraient-elles pendant des siècles accepté le conditionnement sociétal à taire leurs désirs pour avoir l’air respectable et épousable ?

« Oui, le conditionnement social des femmes constitue selon moi une partie de l’explication. Pendant longtemps, les femmes « se sont couchées de bonne heure », n’avaient pas accès, ni comme lectrices ni comme autrices à l’érotisme littéraire. Dans la vie réelle, elles devaient intérioriser leurs désirs sous peine d’être considérées comme des femmes de mauvaises mœurs, devaient souscrire à l’impératif de décence morale, répondre à l’obligation pour elles de devenir de bonnes épouses, chastes… et de bonnes mères. Lire de l’érotique c’était déjà déroger à cette injonction sociétale. Mais il me semble aussi que ce conditionnement a pu aussi servir les femmes à certaines périodes de l’Histoire. Cette censure était aussi leur protection… Par exemple, voyez les Précieuses ridicules au 17e siècle qui inventent « La Carte du Tendre » pour civiliser les hommes, dégrossir leurs comportements, inventer un autre commerce avec les hommes : pacifique, galant, respectueux… C’était aussi une façon pour elles, après les désordres guerriers de la Fronde, de se protéger des violences sexuelles. Elles ont pu ainsi investir les sentiments, désincarner leurs désirs, pour se protéger aussi de la domination masculine, pour tenir les hommes à la juste distance. Certains le supportaient très mal d’ailleurs comme le fabuliste La Fontaine qui se « déchargeait » littérairement des contraintes de la galanterie par des textes franchement pornographiques ! Cette entreprise de civilisation par les hommes visait à donner du sens aux sens comme ces femmes du 18e siècle qui promouvaient l’éloge de l’« union des âmes » plutôt que de la « liaison des sens, perçue comme réductrice… Enfin, les femmes autrices de textes érotiques sont rares (moins aujourd’hui cependant où cela est devenu un créneau commercial) car elles ont été oubliées par l’histoire littéraire ou bien leurs écrits ont-ils été appropriés par des hommes. »

À lire votre ouvrage, on découvre combien la littérature érotique est à mettre en lien avec la place des femmes dans la société. Mais pourquoi le premier grand texte érotique féminin « Histoire d’O » écrit par Pauline Réage et datant des années cinquante évoque-t-il la soumission totale d’une femme à l’homme aimé alors qu’à l’époque, les femmes gagnent leur indépendance et se battent leur émancipation ?

« Pauline Réage, qui s’appelait en réalité Dominique Aury, a écrit ce texte pour séduire l’homme qu’elle aimait, son amant marié avec lequel elle avait une liaison et qui était un fervent lecteur de Sade. Il n’y avait pas de volonté de publication chez elle au départ. Le goût de Jean Paulhan pour l’érotisme noir explique ce contenu sombre où la femme se soumet intégralement, jusqu’à la mort, aux désirs de son amant. Il s’agit d’un contre-exemple absolu en matière d’émancipation des femmes, publié 5 ans après Le Deuxième sexe de Simone de Beauvoir.

C’est une véritable claque littéraire qui suscite inévitablement le malaise, le rejet même si cela est bien écrit contrairement à «  Cinquante nuances de Grey. » « Histoire d’O » reste une fiction amoureuse fondée sur des fantasmes extrêmes. Mais il faut aussi replacer cette œuvre dans son époque mortifère. On sort alors de la guerre 40-45, de la destruction massive, de la découverte des camps de concentration. Si vous voyez les écrits féminins du début du 20e siècle, ils sont plus joyeux et lumineux. Les femmes s’y révèlent gourmandes des plaisirs, Colette étant l’exemple le plus abouti d’un érotisme de la sensation ne se limitant pas au sexe. »

La femme est soumise dans la société et elle fantasme sur la soumission. Cela conforterait la thèse de certains psys qui voient la femme comme un être profondément masochiste… Qu’en pensez-vous ?

« Je vois là un préjugé à combattre et non une tendance naturelle. Dans « Le deuxième sexe », Simone de Beauvoir épingle le masochisme féminin, lié à la condition des femmes et insiste pour le combattre. »

Les premiers textes érotiques féminins des années cinquante manifestent aussi le lien que les femmes font entre amour et sexualité. La finalité amoureuse est toujours là ! Comment voyez-vous cette finalité ? Comme le signe du conditionnement subi par les femmes à toujours lier sexe et sentiments ? Ce lien est-il une force ? Une faiblesse ? On sait combien aujourd’hui l’obligation à la performance sexuelle, le sexe pour le sexe, sans sentiment, peut être peu épanouissant.

« Pour moi, l’amour est une force s’il n’entraîne pas une dépossession de soi, s’il ne génère pas une démission de l’être au profit exclusif de l’autre. Aimer la personne dont on est aimé.e et faire un bout de chemin avec elle, c’est un merveilleux cadeau de la vie à cultiver comme un jardin. Cependant, s’il peut être une dépendance affective réciproque heureuse, qu’elle le soit jamais au détriment de son propre équilibre sur lequel il faut jalousement veiller. Il importe de créer un pilier fort en soi. Il est une force s’il ajoute au bonheur d’exister, s’il prend une dimension plus universelle, s’il part de soi au lieu de dépendre de l’autre. Cela s’apprend, c’est un véritable chantier qui peut prendre des années… Et il y a différentes formes d’amour. Il faut lire par exemple Etty Hillesum qui invite à ne pas se contenter d’un amour imparfait auprès d’un unique être mais à aimer le monde, à mettre de l’amour dans toute chose y compris dans l’acte de création qui permet de transcender les expériences. Les hommes devraient s’inspirer de la force amoureuse et créatrice des femmes et les écouter vraiment. Mais attention, pas de caricature : tous les hommes ne sont pas des prédateurs sexuels et des handicapés de l’amour ! Je connais et j’ai connu des hommes aimants, de même que des femmes démissionnaires qui ont perdu confiance, et je les comprends, dans la gent masculine. Concernant le sexe dissocié des sentiments, il me paraît réducteur : il manque ce petit supplément d’âme mais au vu de la misère sexuelle qui existe, il me semble essentiel que les femmes s’autorisent à vivre ce qui peut leur faire du bien. Cependant, selon moi, le sexe n’est complet que lorsque le désir de la femme et son plaisir sont au rendez-vous, je suis pour la réciprocité des désirs et des plaisirs. Finalement, il me semble plus riche, plus intéressant d’intégrer les motivations affectives, intellectuelles à l’acte sexuel, de concilier érotisme des corps et union des cœurs. Le véritable amour cela moi n’est pas seulement évidence, il est aussi construction dans le temps. Il s’acquiert au fil des apprentissages. »

Après l’érotisme féminin noir des années cinquante et d’écrits comme Histoire d’O surgit un autre érotisme. Vous le qualifiez de solaire.

« Ce qualificatif désigne des écrits tels que le récit de Emmanuelle Arsan publié clandestinement en 1959 puis officiellement en 1967 par Eric Losfeld. Ce texte érotique est qualifié de « solaire » car il porte une vision heureuse et positive de l’érotisme comme art de vivre, œuvre d’art, moyen d’accès au bonheur. Cependant, l’on peut regretter que la femme reste encore assujettie à l’effet-pygmalion de l’homme. Emmanuelle est en effet initiée à l’érotisme par une sorte de coach, Mario qui lui apprend théoriquement ce qu’elle met en pratique. »

Après cet érotisme solaire sortent des écrits féminins plus crus et violents. Je pense aux romans signés par Virginie Despentes et Catherine Millet. Les femmes assument désormais de vivre le sexe pour le sexe.

« Virginie Despentes sort «  Baise-moi » en 1994, un roman en prise directe avec le réel violent de la société. Elle évoque la revanche de filles des banlieues qui s’attaque à la classe des dominants, dont « les esprits sont à la limite de l’incendie ». Quant à «  La vie sexuelle de Catherine M » sorti en 2001, son auteure Catherine Millet a expliqué que le sexe pour le sexe était pour elle une façon d’exister socialement, de braver sa timidité en société. Mais la même Catherine Millet a confié dans « La jalousie » combien cette vie sexuelle libertine fondée sur un contrat de liberté réciproque avec son mari avait généré chez elle de la souffrance. La narratrice s’est surprise à éprouver un sentiment qu’elle croyait lui être étranger, la jalousie, qu’elle a décortiquée dans le détail comme pour mieux le maîtriser. Dans ce contrat de liberté réciproque, il semblerait que c’est toujours la femme la perdante, qui le vit plus douloureusement que son compagnon (songeons à Beauvoir et Sartre !) pour lequel ce mode de vie est sans doute davantage en phase avec la nature de sa sexualité masculine, moins sujette aux états d’âme., davantage dans la performance et la jouissance pure. »

Ces textes érotiques peuvent être pour les femmes un moyen d’affirmer leur potentiel érotique ?

« La littérature érotique écrite par les femmes peut être un moyen d’exprimer leurs fantasmes ou bien de raconter leur vécu, de transcender l’expérience, de développer l’imaginaire… Dans certains pays, cela va plus loin encore : l’expression érotique peut être une véritable arme d’émancipation générant le scandale voire de véritables menaces sur le livre et pire encore sur la vie de l’auteure qui a osé parler de sexualité, mettre en mots et en images le tabou sexuel. Je pense à Taslima Nasreen, à Joumana Haddad par exemple. »

Comment voyez-vous le désir féminin, vous qui avez publié un essai sur la littérature féminine érotique ? La femme peut-elle être sujet actif de son désir et pas seulement objet de désir ?

« Evidémment que la femme peut être sujet de désir plutôt qu’objet ! Elle est un être humain avant tout, un sujet qui a le droit d’être actif ! Sans doute l’âge aide-t-il à devenir plus autonome et sujet de désir. Il me semble essentiel que la femme apprenne à devenir sujet et qu’elle conscientise son choix, qu’elle s’interroge sur ce qui stimule son désir, sur ce qui la fait fantasmer. Il me semble important qu’elle identifie son désir pour pouvoir bien le vivre et sortir des diktats que peuvent imposer certains hommes. Elle doit trouver son propre désir, son propre chemin et choisir les bonnes personnes pour l’accompagner sur ce chemin. La vie amoureuse est ponctuée d’échecs aussi mais ces échecs ne sont que des expériences qui fournissent un enseignement et qui permettent d’avancer. L’essentiel selon moi est de ne pas trop souffrir par amour, d’être bien ancrée et de développer ses facultés par exemple via la création littéraire et artistique. »

Si vous n’aviez qu’un texte érotique à recommander, lequel choisissez-vous ?

« « Le boucher » d’Alina Reyes. C’est un roman de 1988 qui met en évidence le pouvoir sexuel, érotique des mots. Ce roman participe de l’entreprise de l’auteure qui cherche à « réenchanter la sexualité » (c’est elle qui a inventé cette magnifique expression) et à redonner du prix au désir. La littérature érotique est un excellent antidote aux images pornographiques qui se contentent de répéter encore et toujours les mêmes postures et les mêmes gémissements, qui sacrifient l’avant du désir. C’est il me semble un bon contrepoison à l’industrie pornographique faite surtout par les hommes pour les hommes et une source de stimulation pour nos imaginaires. »

Quelle est pour vous la différence entre érotisme et pornographie ?

« La différence entre pornographie et érotisme dépend de chacun.e et de son seuil de tolérance. Les œuvres du marquis de Sade ont été étiquetées à la fin des années quarante de « pornographiques » alors qu’elle sont aussi didactiques avec une dimension philosophique. « Le deuxième sexe » de Simone de Beauvoir fut lui aussi qualifié de pornographique, le « vagin » de son autrice pointée du doigt avec une vulgarité inouïe. Mais selon moi qui aime à m’appuyer sur l’étymologie, la pornographie dissocie brutalement le sexe du sentiment. Elle a partie liée dès l’origine avec le milieu de la prostitution donc rien de bien sentimental dans tout cela… Elle considère le sexe comme une pratique organique fondée sur le retour du même, organisée autour du triptyque « sexe, bouche, anus » ce qui est extrêmement réducteur et prive d’autres façons d’appréhender l’érogénéité du corps. La pornographie est négatrice du désir – et surtout du désir féminin. L’érotisme au contraire porte une vision plus englobante, plus inclusive, du sexe qui n’est pas dissocié de ses implications affectives, intellectuelles et de sa force motrice : le désir.

Éros au féminin est paru aux éditions klincksieck, 258 p., 27 euros

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