Pourquoi les femmes se font-elles belles?

Pourquoi les femmes se font-elles belles?

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Être belle ! Et jeune et mince et musclée, maquillée, coiffée, colorée, décolorée, habillée, haut perchée, bijoutée, épilée, crémée, parfumée, manucurée… Combien d’heures les femmes passent-elles à parfaire leur apparence ? Ces soins quotidiens semblent liés à la condition des

Mais pourquoi consacrons-nous tant de temps à nous farder et transformer ? Pour plaire bien évidemment ! À nous-mêmes d’abord, aux autres ensuite et en particulier aux hommes dont les désirs sont si liés au visuel. Et bien évidemment, les féministes n’ont pas manqué de souligner combien ces soins transforment les femmes en objets sexuels et perpétuent le patriarcat. Les obligations esthétiques sont de nouveaux enfermements qui remplacent les prisons domestiques d’autrefois.

Elles n’ont pas tort et leurs critiques sont d’autant plus pertinentes que ce troisième millénaire n’a pas libéré la gent féminine des obligations de beauté et de séduction. Les industries de la mode, de la cosmétique, du cinéma, du porno et de la pub rajoutent à la pression. Il est dès lors plus important que jamais de prendre conscience de ce diktat de l’image pour pouvoir s’en débarrasser.

Nécessité de repenser l’apparence à l’époque de l’égalité des genres

Mais face à ce discours dénonciateur, il est intéressant de connaître la réflexion de Camille Froidevaux-Metterie. La philosophe française défend un autre point de vue, presque iconoclaste, par rapport à un discours traditionnel féministe accusateur et critique de l’attachement féminin à l’apparence. Dans son excellent ouvrage « La révolution du féminin » qui sort en poche comme dans sa dernière publication « Le corps des femmes », la professeure de science politique et chargée de mission égalité-diversité à l’université de Reims nous propose de repenser cette préoccupation esthétique au regard des acquis des décennies de luttes féministes.

Ce souci de l’apparence ne signifierait plus aujourd’hui la même chose qu’hier car la société en Occident est celle de l’émancipation. Les luttes féministes ont sorti les femmes du carcan domestique et les ont libérées des obligations de procréation et des rôles traditionnels de genre. Les femmes ne sont plus seulement des épouses fidèles dévouées à leur mari, elles ne sont plus seulement des mères généreuses soucieuses de leur progéniture ou des amantes désirantes centrées sur les libidos viriles. Elles ont, souligne la philosophe féministe, acquis les mêmes droits que les hommes et sont devenues des sujets libres. Elles peuvent être aujourd’hui des « hommes comme les autres » pour reprendre une formule qui lui est chère. Les femmes peuvent s’épanouir dans leur singularité. « Elles sont dans un processus de construction subjective qui n’a plus grand-chose à voir avec leur ancienne subordination aux diktats masculins », écrit-elle dans « Le corps des femmes ».

La sexualité résiste à l’égalité

Pourquoi dès lors les femmes libérées et libres sont-elles encore si souvent soucieuses de leur apparence ? Sans doute ne se débarrasse-t-on pas rapidement de siècles de conditionnement ? Peut-être sommes-nous moins libres que ce que Camille Froidevaux-Metterie l’affirme ? Sans doute comme le dit la sociologue Nathalie Bajos, directrice de recherche à l’Inserm, co-auteure d’une enquête « La sexualité en France » (éd. La découverte), l’intime est-il le lieu où l’égalité n’est pas encore totalement de mise. Dans un article « La sexualité féminine, le poids de la société » publié dans Science et Santé en 2012, elle déclarait « Ce qui reste étonnant, c’est que dans toutes les sphères sociales (professionnelle, familiale, politique, domestique…), on a assisté ces dernières années à une montée de l’idéal égalitaire, même si les pratiques ne le sont pas toujours. Seule la sphère de la sexualité résiste. C’est sans doute qu’elle concentre les réticences marquées à l’avancée de l’égalité femmes/hommes. Elle serait une sorte de lieu où sont absorbées les tensions que suscite la montée de cet idéal égalitaire dans les autres sphères sociales. Le renoncement à l’égalité en matière de sexualité semble renvoyer à une forme de reproduction de l’injustice publique et privée. Ce statu quo exprime aussi, sans doute, une peur : celle que l’indifférenciation des rôles sexuels mène à la mort du désir »

S’embellir parce qu’elles en valent la peine

Mais revenons au souci d’apparence des femmes et faisons avec Camille Froidevaux-Metterie le postulat de la liberté des femmes et de leur capacité à réfléchir leur corps et l’image qu’elles vont en offrir au monde extérieur ! Ainsi en soignant leur apparence, les femmes décideraient de l’image qu’elles veulent donner d’elles-mêmes au monde extérieur et surtout elles témoigneraient de la valeur qu’elles accordent à leur personne. Elles se mettent en évidence, s’embellissent car elles estiment qu’elles méritent de l’être. « Par le travail quotidien qu’elle fait sur son apparence, la femme entre dans un processus d’enrichissement de son être qui passe par le choix qu’elle fait d’une autoreprésentation d’elle-même. Loin de l’assimiler au statut d’objet, cette démarche d’ornement la fait advenir comme un sujet. Le paraître redouble alors l’être (comme on dit « redoubler d’attention ») il l’augmente, il l’intensifie. Ce n’est pas qu’il serve à quelque chose, il ne sert à rien mais il manifeste la singularité d’une existence. Le souci esthétique renvoie non seulement à une recherche de l’adéquation à soi par laquelle une femme deviendra ce qu’elle est mais il signifie aussi la valeur qu’elle se confère en tant qu’être digne d’être orné. Comprise en ces termes, la volonté d’embellissement obéit à une logique proprement inverse à celle de l’aliénation, elle témoigne d’une libre appropriation de soi qui est aussi projet de coïncidence à soi. Il s’agit de se représenter comme celle que l’on est. »

Affirmer sa singularité

Le soin esthétique ne serait plus cette intériorisation des injonctions à la féminité mais l’affirmation de sa singularité face au monde extérieur. Et cette présentation peut être aujourd’hui multiple. Comme le précise Camille Froidevaux-Metterie, les femmes ont un très large choix d’options esthétiques : « de la minoration frôlant la masculinisation à l’ultra-féminisation touchant la caricature, chacune choisit le type d’assurance qu’elle désire assumer socialement, c’est-à-dire celui qui lui permet d’être en accord avec elle-même », précise-t-elle toujours dans « Le corps des femmes ».

Et il s’agit de respecter tous les choix esthétiques même quand ils semblent « réactiver les anciens mécanismes de la hiérarchie sexuée ; talons trop hauts, jupes trop courtes, maquillage trop voyant.» Cette tolérance est une obligation au risque d’imposer un nouveau contrôle sur le corps des femmes. Il faut accepter que certaines veuillent défendre les signes extérieurs de la féminité traditionnelle. « En toute cohérence féministe, la liberté conquise doit aussi s’appliquer aux modalités de la présentation physique de soi. »

Une liberté corporelle sous fortes contraintes

Camille Froidevaux-Metterie est bien consciente que cette liberté nouvellement acquise par les femmes et que la possibilité de s’épanouir dans leur singularité n’est pas facile. Il n’est guère aisé de s’affranchir des normes et des diktats. Les femmes actuelles doivent ainsi faire face aux exigences contradictoires de conformité et de singularité ; « elles ont à élaborer une représentation d’elles-mêmes qui témoigne de leur liberté et de leur personnalité tout en subissant l’influence des normes qui prétendent les façonner par en-haut ». C’est ce qu’elle appelle « la liberté corporelle sous fortes contraintes ».

Mais cette liberté aussi difficile à atteindre, ne vaut-elle pas mieux que de nouveaux diktats même féministes liés au corps des femmes et à leurs représentations au monde ?

J.S.

Le corps des femmes- La bataille de l’intime Dans ce petit livre grand public, Camille Froidevaux-Metterie reprend et enrichit certains textes publiés sur le blog tenu durant 6 ans sur le site de Philosophie magazine. La philosophe française ne nous y parle pas seulement de l’apparence mais aussi du non-désir d’enfant, des règles, de la première fois, de la ménopause, des seins, du clitoris, de la procréation médicale assistée. Après l’affaire Weinstein, elle nous propose ainsi de réfléchir au corps des femmes qui est au cœur de ce 6e grand moment de l’histoire féministe. Nous sommes aujourd’hui au tournant qu’elle appelle « génital » de la lutte et de la pensée féministes. Ses réflexions sont aussi pertinentes que passionnantes, poursuivant celles qu’elle a présentées dans son essai « La révolution du féminin ». Éd. Philosophe éditeur, 160 p., 14,90 euros

La révolution du féminin Dans cet essai de 2015 publié aujourd’hui en poche, Camille Froidevaux-Metterie brosse d’abord un historique de la domination masculine sur les femmes en nous montrant combien le corps y occupe une place centrale car c’est bien à partir de celui-ci que leur aliénation a été faite. Elle évoque les grands penseurs du passé tels Platon, Aristote, St Augustin, St Thomas d’Aquin, Rousseau, Hegel… Passe en revue les approches anthropologiques et psychanalytiques comme les mouvements féministes qui ont abouti à ce que dans nos sociétés occidentales, l’égalité des genres soit en marche. Elle s’intéresse enfin à l’identité féminine dans un monde mixte devenu plus égalitaire. Comment penser son identité de femme ? Comment le faire sans nier les différences physiques qui ont toujours été associées à des inégalités ? Camille Froidevaux-Mettrie développe son approche en faisant appel aux outils philosophiques de la phénoménologie de Merleau-Ponty. Elle propose de regarder le corps des femmes et de le penser plutôt que de le nier comme certaines féministes. Ed Folio essai, 520 p., 9,70 euros

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