Qui sont les perdants sur le marché de l’amour?

Qui sont les perdants sur le marché de l’amour?

Que n’a-t-on pas dit et écrit sur Tinder, Meetic, Grindr et autres sites de rencontre qui se comptent désormais par milliers ? Ils auraient tué l’amour, le transformant en un produit commercial ! Ils auraient participé à la dégradation de la moralité ! Dans « Les nouvelles lois de l’amour », Marie Bergström analyse les changements engendrés par ces nouveaux lieux de rencontre qui sont apparus aux États-Unis au milieu des années nonante. Pendant dix ans, la sociologue française a mené des études qualitatives et quantitatives, rencontré des concepteurs de sites et des utilisateurs pour confirmer que ces sites ont bien modifié nos amours mais dans la forme seulement et non sur le fond. Ce sont les lieux de rencontre qui ont changé et non nos sentiments et comportements sexuels même si la place de la sexualité s’est modifiée, comme elle va nous l’expliquer.

La sexualité occupe une place importante, de plus en plus importante dans notre société. Vous l’avez observé dans votre étude ?

C’est exact. La sexualité est une composante essentielle du couple contemporain et dans les rencontres qui se font via les sites et applications, elle arrive très tôt et tellement tôt qu’elle ne s’accompagne pas au départ d’une demande d’exclusivité sexuelle. Elle est une façon de se connaître parmi d’autres et non comme c’était le cas auparavant, une manière de devenir un couple. Désormais, on ne se considère pas comme engagé quand on a fait l’amour mais quand on se fait connaître aux autres comme un couple. C’est l’engagement verbal qui marque l’entrée dans la conjugalité et non plus le sexuel.

Selon votre étude, ces sites participent une ouverture des possibles sexuels, notamment pour les femmes.

Il est plus aisé pour les femmes de nouer des relations sexuelles en ligne, parce que celles-ci se déroulent à l’abri des regards. Elles peuvent donc vivre des aventures sexuelles sans craindre d’être mal considérées pour ces comportements. Et plus globalement, on voit aujourd’hui qu’il y a un vrai rapprochement des pratiques sexuelles masculines et féminines. Les choses bougent dans les faits mais moins dans les représentations. L’âge des premiers rapports sexuels entre les filles et les garçons se rapproche tout comme le nombre de partenaires déclarés. Mais les femmes sont toujours considérées comme ayant des besoins sexuels moins importants.

Ces sites permettent la liberté sexuelle des femmes. Pourtant ils véhiculent bien des stéréotypes liés au genre. Ils véhiculent la séparation ancestrale entre le sexe et l’amour.

Les concepteurs qui créent ces sites perpétuent en effet une vision très stéréotypée des relations entre l’amour et le sexe car ils opposent ces deux mondes et conçoivent deux types de sites complètement différents. L’un est destiné aux personnes qui recherchent une relation affective durable et l’autre aux individus qui veulent des rencontres occasionnelles et sexuelles. Et cette opposition se reflète dans les espaces. L’un est épuré, dans les teintes neutres et il se veut pudique, chaste, très propre. Il n’est pas question d’y tenir des propos très sexuels. Il s’agit, selon les dires des concepteurs, de ne pas choquer les femmes qui le fréquentent. À l’inverse, la deuxième catégorie de services est explicite et très sexuée. Il s’agit de sites gays, mais aussi de sites ciblant des hommes hétérosexuels en recherche d’aventures uniquement sexuelles. Très peu de femmes y sont présentes, non parce qu’elles ne sont pas intéressées par des aventures sans lendemain mais parce qu’il n’est pas anodin pour elles de s’aventurer sur de tels sites. Elles anticipent la stigmatisation dont elles seraient alors l’objet et craignent la manière dont elles vont être traitées. Elles ont peur de perdre le contrôle sur les interactions. Si elles vont sur de tels sites, cela signifierait qu’elles sont des femmes faciles et qu’avec elles on peut tout faire. Il faut se rendre compte que ces sites, en séparant relations affectives et relation sexuelles, perpétuent le stéréotype de femmes plus émotionnelles et sentimentales que sexuelles. Ils ne répondent pas simplement à une réalité mais la produisent : ils sont performatifs. En effet, peu de femmes s’y connectent car elles craignent pour leur intégrité physique, et celles qui y vont seront considérées comme des femmes faciles.

Contrairement à ce qui a été dit, ces sites n’ont pas tué l’amour.

Non ! La norme du couple est plus forte que jamais. Les gens vivent autant qu’avant en couple, au moins une fois dans leur vie, et vers 30 ans, ils aspirent réellement à s’installer dans une vie commune. On observe cependant que les ruptures surviennent plus souvent et plus rapidement. Mais je ne pense pas qu’elles soient motivées, comme on le dit souvent, par le vivier infini de partenaires qu’offrent les réseaux sociaux mais plutôt par les attentes énormes qui entourent le couple. On veut qu’il soit le lieu de la passion, de l’amitié, de la confiance, du soutien, de l’entente intellectuelle…

Le grand changement concerne le cadre de la rencontre.

Autrefois les rencontres se faisaient au travail, lors de loisirs, de soirées chez des amis et elles ne pouvaient se faire que là. Aujourd’hui ces lieux de rencontre sont toujours importants mais ils ont vu l’apparition d’un nouveau cadre, celui des sites et applications qui sont à l’origine d’environ 9 % des relations amoureuses récentes en France. Ceux-ci fonctionnent très différemment. Ils ont privatisé les rencontres qui se déroulent en dehors de tous les espaces habituels de sociabilité.

Les sites n’ont pas entraîné un mélange social, comme certains le pensaient.

Internet rend théoriquement possible ce mélange. Pourtant on observe qu’il ne se passe pas et que l’homogamie persiste aussi sur internet. Nous sommes attirés par des gens qui nous ressemblent et les goûts amoureux et les attentes varient selon les milieux sociaux

Sur ces sites, certaines catégories d’individus ont moins d’opportunités que les autres.

On constate que certains sont plus défavorisés que d’autres. Les jeunes hommes n’ont pas la cote car les filles de leur âge se considèrent plus matures qu’eux et recherchent dès lors des partenaires plus âgés et plus expérimentés, socialement plus assurés. Elles sont en quête d’hommes pas forcément plus riches, contrairement à une idée stéréotypée, mais pouvant leur offrir une sécurité affective et sociale. Elles recherchent surtout la stabilité. Autre groupe qui rencontre parfois des difficultés sur les sites de rencontre : les femmes de 40-50-60 ans. Les hommes de leur âge cherchent des femmes plus jeunes.

Les femmes formées ? Elles feraient peur aux hommes selon certains sociologues.

Non, le célibat des femmes éduquées était vrai pour les générations d’avant-guerre mais ce n’est plus le cas aujourd’hui, notamment parce que les femmes sont aujourd’hui plus diplômées que les hommes.

Les nouvelles lois de l’amour est édité chez La découverte, 228 p., 20 euros.

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