Vous connaissiez les Drag Queens? Voici les Drag Kings!

Julie en pleine séance de maquillage

Julie en pleine séance de maquillage – O.Polet

Dorothée accentue les ombres du visage

Un large pinceau de maquillage en main, le regard focalisé sur le miroir, Dorothée ombre la ride du lion entre les yeux comme les plis près du nez et du menton, creuse l’orbite des yeux, souligne la mâchoire, noircit les ailes du nez, élargit les sourcils. Puis patiemment elle se dessine une légère barbe. Progressivement Dorothée prend l’apparence d’un homme. En face d’elle, Julie se poudre abondamment le visage avant de se coller une moustache imposante et des favoris épais. Les deux femmes se bandent ensuite les seins, les aplatissent avec une large bande autocollante avant d’enfiler une chemise et un tee-shirt. Dorothée et Julie deviennent deux vrais mecs, plus androgyne pour l’une et virile pour l’autre. Julie pourrait presque passer pour un mâle alpha, dominant et arrogant quand elle jette sur son dos son blouson de motard et s’empare de son casque. Transformées, toutes deux bougent d’ailleurs autrement, s’affirment, prennent possession de l’espace et du monde. Julie s’assied, jambes écartées, bras sur les cuisses. « Quand je deviens un mec, je me permets d’être un gros bourrin et de cracher par terre ! » lance la jeune femme. « Non, je plaisante mais quand je me retrouve en homme blanc dans la société patriarcale qui est la nôtre, je sens directement que je suis perçue différemment. En un instant, j’ai tous les pouvoirs. Je suis libérée d’un poids, celui d’être discrète et de me taire. Personne ne m’ennuie plus ; j’assume et me sens forte et s’il y a une bagarre dans la rue, j’ose intervenir. Personne ne peut alors me faire ch. » « Moi, je ne ressens pas tout cela car je reste timide. Mais travestie en homme, je perçois que les regards sont différents, » dit de son côté Dorothée.

Julie et Dorothée prêtes à entrer sur scène.

Transformées en Drag Kings, les deux amies, accompagnées de Mike qui lui s’est transformé en une flamboyante Drag Queen, animent la soirée du bar bruxellois The Green lab. Le trio, atypique s’il en est, chante et danse sur les airs de Freddie Mercury, Liza Minnelli, Christine and the Queen. Le public applaudit, séduit par les prestations détonantes qui jouent avec les codes de genre. Depuis plus de dix ans, les membres du groupe belge « Cuir as folk » se produisent plusieurs fois par an dans des bars belges et étrangers. Ils revendiquent des ambitions essentiellement artistiques et festives, ludiques également. « Au quotidien, je me sens bien comme femme et je ne rêve pas de devenir un homme. J’en prends seulement l’apparence. Je reste moi-même quand je suis Drag King. Mais je remarque qu’en me masculinisant, je surprends et j’attire l’œil des filles hétérosexuelles ; ce qui me convient car je suis lesbienne », explique Dorothée, 34 ans qui dans le civil, travaille comme infirmière. « Je n’aspire pas à changer de genre. Je me sens très à l’aise dans mon corps et mon identité de femme. Je ne m’habille pas en homme quand je cuis une omelette chez moi mais pour un spectacle. Nous avons tous des parts féminines et masculines en nous et devenir Drag King me permet d’explorer davantage les secondes », confirme Julie, 39 ans architecte et collectionneuse. Pareil pour Mike, architecte d’intérieur de 33 ans qui dit se maquiller pour devenir quelqu’un d’autre, en l’occurrence la belle Hélène de Bruxelles.

Julie interprète Freddie Mercury

Mais si les ambitions de Dorothée, Julie et Mike sont essentiellement artistiques, leurs transformations ne sont pas anodines dans une société qui pendant des millénaires a classé (et enfermé) les individus dans deux genres. Ils bousculent ces classifications et remettent en question les constructions sociales de genre. Comment ne pas être interpellé par ces deux femmes qui deviennent des hommes simplement en en prenant l’apparence. Comment ne pas être troublé par cet homme qui maquillé se mue en séductrice flamboyante ? Au-delà du jeu, les Drag Kings deviennent ainsi des rebelles contestant les classifications binaires qui rangent les êtres humains en deux genres, masculin et féminin. « Je ne me sens pas militante mais en devenant homme sur scène, je crois que j’ouvre l’esprit des gens et bouscule les perceptions qu’ils ont sur les genres, » explique Julie. À quel genre appartient-elle en effet quand elle danse et chante en homme ? Est-elle homme ou femme ? Les limites entre les genres se fragilisent, deviennent floues et même fluides. Dorothée et Julie sont femmes à la ville et hommes sur scène. Et c’est toute la construction du genre qui s’effondre en un instant, sur un pas de danse. Le genre est en effet une élaboration sociale et culturelle qui attribue aux sexes biologiques, féminins et masculins, un ensemble précis de comportements, attitudes quand ce ne sont pas des émotions, désirs et pensées.

Dorothée sur la scène du Green Lab

Mais les Drag Kings n’ébranlent pas seulement les constructions de genre, ils participent à une démarche féministe. En s’appropriant des attitudes d’hommes, ils secouent aussi le patriarcat qui postule une suprématie naturelle des hommes mâles hétéros. En quelques coups de pinceaux, les Drag Kings deviennent des hommes. De quoi gêner certains qui estiment la virilité naturelle et non culturelle. Elle ne serait qu’un mythe et non une réalité ! Par ailleurs la moindre visibilité des Drag Kings par rapport aux Drag Queens est sans doute redevable à la place que les femmes occupent dans la société, bien moins importante que celle des hommes. Certes leur transformation n’est pas aussi flamboyante ; revêtir un costume trois-pièces masculin et des bottines peut sembler moins sexy que s’habiller d’une robe pailletée et de hauts talons mais cela ne suffit pas à expliquer la moindre notoriété des Drag Kings. Ceux-ci montrent que la virilité est une donnée construite culturellement et non une évidence naturelle. Comme la féminité. Simone de Beauvoir écrivait « on ne naît pas femme, on le devient » et les Drag Kings nous montrent qu’on ne naît pas homme mais qu’on le devient. Et Julie et Dorothée reconnaissent toutes deux que quand une fille explore sa masculinité et goûte au pouvoir masculin, il devient facile d’en jouer ou de l’utiliser…

Joëlle Smets

Le mouvement Drag King

Sans doute pourrait-on voir dans la soldate Jeanne d’Arc, la chinoise Mulan ou la reine égyptienne Hatshepsout les tout premiers Drag Kings ; ces personnalités s’étant fait passer pour des hommes pour trouver une place dans la société. Mais sans doute est-il plus exact de faire remonter les origines des Drag Kings au début du XXe siècle dans le mouvement des garçonnes qui combat les stéréotypes de genre, milite pour l’émancipation des femmes et revendique l’égalité des sexes. Mais les premières performances de travestissement Drag King sont apparues dans les bars de New York, San Francisco et Londres au début des années nonante pour essaimer progressivement dans le monde et en Belgique ou le groupe Cuir as Folk se produit depuis dix ans.

J.S.

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