De David à Clarisse: itinéraire d’une femme transgenre

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Yeux fardés et ongles laqués, robe à fleurs et talons hauts, Clarisse est féminine. Et les gestes élégants sans être maniérés et la voix légèrement éraillée confirment la féminité. Pourtant c’est dans le corps d’un homme que Clarisse est née il y a 48 ans. Mais très vite l’enfant vit avec l’impression que ce sexe d’homme ne correspond pas à sa véritable identité sexuelle. Pourtant celle qui s’appelait alors David mettra des années avant d’entamer les procédures administratives et médicales qui lui permettent d’être aujourd’hui la femme qu’elle sait être depuis toujours. C’est l’histoire de cette transformation que nous livre Clarisse dans « Homme un jour Femme toujours ». Un récit émouvant et sans tabou qui est complété par des explications sur la transsexualité, des témoignages de proches et de spécialistes ainsi que des informations sur Hemera l’association pour les transgenres qu’elle préside.

 

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Êtes-vous une femme heureuse ?

C’est évident ! Mais je reconnais que j’ai un caractère qui veut que chaque jour soit une fête. Même si le malaise identitaire m’a longtemps habitée, j’ai toujours été joyeuse. J’ai été mariée à une femme extraordinaire avec qui j’ai eu une fille superbe. J’ai vécu de très belles choses. Je ne renie rien de ce passé et je conserve d’ailleurs mes anciennes photos. Mais aujourd’hui, depuis que je suis devenue une femme à part entière, je suis enfin sereine et totalement épanouie.

Vous publiez aujourd’hui le récit de votre transformation. Pourquoi ?

C’est un ami David Jeanmotte qui m’en a persuadée et j’ai sans doute accepté de me raconter car je voulais proposer aux lecteurs un autre ouvrage sur la transidentité, un petit livre accessible et honnête.

Cela a-t-il été facile ?

J’ai beaucoup pleuré en l’écrivant et car j’ai rouvert des blessures qui commençaient à cicatriser. La rédaction a été aussi l’occasion de faire mon autocritique. Je me suis souvent demandé pourquoi je n’avais pas fait le changement plus tôt et pourquoi j’avais embarqué mon épouse et ma fille dans cette aventure. J’ai sans doute gâché une vie conjugale.

Votre sentiment de ne pas avoir le sexe qui vous correspond, remonte à l’enfance.

J’ai toujours eu conscience d’être différente. À 4 ans, j’ai commencé à me rendre compte que je me faisais souvent gronder par ma mère parce que je me maquillais ou que je jouais toujours une fille dans les jeux avec mes copains. Je me souviens de ma mère me disant que j’étais un petit garçon et que je ne pouvais pas me comporter de la sorte.

La puberté est, racontez-vous, un moment terrible. Vous avez le sentiment que votre corps vous trahit.

Ce fut terrible. Je voyais alors ma féminité m’échapper. La nature me trahissait. Qu’avais- je fait pour mériter cela ? Mais je suis parvenue à la dompter et changer les choses.

Vous n’avez pas été déprimée ?

Je suis une guerrière de tempérament et je transforme plutôt la déception en colère. Celle-ci se manifesta notamment par une hypertension qui s’est d’ailleurs considérablement atténuée quand j’ai entamé ma transition.

 

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Pourquoi vous êtes-vous mariée ?

Par amour ! J’étais très amoureuse de mon épouse et je suis toujours très attachée à elle. Je voulais sans doute rentrer dans la norme, essayer d’être un homme. Mais cela n’a pas été possible et progressivement je me suis offerte de plus en plus de moments où je pouvais être femme. Mes exigences ont progressivement augmenté.

Vous vous êtes également prise de passion pour le karaté, une activité que l’on pourrait qualifier de viril. Cela participe à la même démarche : tenter d’être un homme ?

Je ne pense pas. Quand vous enfilez la tenue de karatéka, vous n’êtes plus ni homme ni femme. Le karaté est une passion ; je suis ceinture noire 7ème dan et professeure. Je suis très attirée par l’Asie dont j’aime le côté rigoureux et respectueux.

À quarante ans, vous décidez d’entamer le processus qui fera de vous une femme à part entière. Vous commencez par une hormonothérapie.

Très vite mon corps s’est féminisé et mon tempérament a changé car les hormones exacerbent ce que vous êtes. Je suis devenue extrêmement sensible. Je me suis mise à pleurer pour un rien. C’est assez troublant de vivre cela.

Il y a un an, vous vous faites opérer pour bénéficier d’un sexe féminin. L’opération ne dut pas être facile ?

Le 28 août 2017, j’ai eu un sexe de femme et je suis devenue vierge… Je plaisante. Ce fut une opération lourde et j’ai eu des complications puisque je souffre d’une sténose et d’un raccourcissement du vagin. Peut-être devrais-je être à nouveau opérée : ce sera une décision à prendre en décembre prochain.

Ce ne fut pas la seule opération que vous avez subie ?

J’ai eu au total huit anesthésies. Sans toutes les citer, j’ai fait une opération des cordes vocales pour avoir une voix féminine, bénéficié d’une augmentation mammaire, d’une greffe de cheveux. Je soigne très fort mon apparence. Je m’offre pas mal de soins pour les cheveux, cils, ongles car j’ai besoin de me sentir très féminine. Tout cela fait partie de mon narcissisme. Mon image est importante et me rassure quant à mon identité sexuelle. Et je suis la plus heureuse quand un homme se propose de m’aider comme ce fut le cas au parc à conteneurs l’été dernier, alors que j’étais en jogging, pas coiffée, ni maquillée.

Votre famille a mis du temps à accepter votre changement de sexe.

Alors que depuis toujours ma mère était au courant, elle a été quelque peu réticente quand j’ai fait mon coming out genral mais maintenant elle est la première à corriger les personnes qui par habitude font des fautes de genre et me désignent par le pronom « il ». Quant à mon père, le lendemain de mon opération, il est rentré dans ma chambre en disant : « comment va ma fille aujourd’hui ? » Cela m’a fait chaud au cœur.

Votre transition n’a-t-elle pas altérée votre insertion professionnelle ?

Mon épouse m’a accompagnée tout au long du processus de transformation. Elle m’a souvent conseillée pour le maquillage, les vêtements. Elle m’a guidée pour que je sois une vraie femme et non une caricature. Ma fille aussi a soutenu mon changement.

J’ai été bien accueillie par mon milieu professionnel – je suis professeure de géographie et de sciences économiques dans le secondaire qualifiant – comme le monde martial. Il y a eu quelques petites réactions négatives mais je constate que quand j’explique ma démarche, personne ne la rejette.

Vous êtes aujourd’hui amoureuse…

Je n’ai jamais trompé mon épouse durant mon mariage. Mais depuis février 2016, nous nous sommes séparés et je suis tombée amoureuse d’une femme de vingt ans ma cadette que je connais depuis longtemps. Mon cœur est habité ainsi par deux êtres extraordinaires, mon ex-épouse et mon amour d’aujourd’hui. J’étais donc hétéro et suis devenue homosexuelle pour reprendre les catégories dans lesquelles la société nous enferme.

Pourquoi avez vous entrepris une opération qui vous offre un sexe de féminin si vous êtes attirée par les femmes ?

Je voulais être pleinement femme et seul un sexe féminin pouvait m’offrir cette plénitude. Mais je m’ouvre à d’autres formes de sexualité pour découvrir ce que mon corps peut à présent m’offrir. Et le plaisir est là !

Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce qu’une femme ?

C’est la société qui définit ce qu’est un homme ou une femme par un ensemble de traits et de comportements. Personnellement, je me suis sentie femme quand mon corps a été en harmonie avec ma conscience.

Vous avez vécu dans les deux sexes. Est-il plus facile d’être un homme ou une femme ?

Un homme ! Dans la société machiste qui est la nôtre, comme femme, vous devez vous justifier sur tout et vous n’avez pas le droit d’avoir les mêmes attitudes que les hommes, ou les mêmes façons de parler, de plaisanter. Vous n’avez pas les mêmes opportunités professionnelles ni même sportives.

Propos recueillis par Joëlle Smets

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