Pourquoi les femmes subissent-elles des injures sexuelles ?

Poufiasse, salope, traînée, mal baisée, conne, chaudasse, garce, pétasse… les injures faites aux femmes sont innombrables et souvent sexuelles. Et dans ce florilège d’invectives, la palme revient sans doute à « Toutes des salopes » qui donne son titre à l’essai aussi clair qu’intéressant de Sylvie Lausberg. L’historienne et psychanalyste belge nous plonge dans l’histoire de ces insultes, du 17 e siècle à la riposte féminine actuelle. Elle en dévoile le sens caché, tout en nous donnant de nombreux exemples.

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« Toutes des salopes » donne le titre à votre essai. Pourquoi ?

De toutes les injures sexuelles adressées aux femmes, « toutes des salopes » est sans doute la plus emblématique. D’abord par un effet totalisant : réduites à leur sexe, les femmes seraient « toutes les mêmes » ; elles ne sont plus des individus différenciés mais des corps sexuellement actifs. Cette expression si répandue les transforme en « objets » de moquerie, leur refusant le statut de sujet. Et puis le terme de salope est caractéristique car en associant deux mots, « sale » et « hoppe » ou « huppe » – un oiseau qui est réputé pour sa saleté – il met en évidence ce qualificatif qui associe systématiquement la saleté aux attaques envers la sexualité des femmes. Celle-ci est dénigrée parce qu’elle serait frénétique ; à l’inverse des injures adressées aux hommes, qui raillent leur virilité prétendument défaillante : couilles molles, femmelette, impuissant, etc.

Pourquoi, dans des situations de la vie courante, ces insultes ont-elles si souvent un caractère sexuel ?

Les femmes et surtout celles qui veulent agir dans la société et échapper à une domination masculine, sont insultées de la sorte pour les empêcher de sortir de cette place qui leur est historiquement assignée. Elles doivent avant tout être des épouses, de bonnes mères, confinées à l’intérieur. Sinon elles ne peuvent qu’être, comme elles l’entendent si souvent en rue, des « putes ». Encore un mot qui renvoie à la saleté puisque « putain » vient du latin « putere », pourrir, puer. Si elle ne se contente pas d’être gentille, soumise, utilisée comme un outil de reproduction, une femme sera forcément vénale, accusée de monnayer son sexe. Que cela soit au service du plaisir masculin n’y change rien.

Le caractère sexuel des insultes faites aux femmes ne s’explique-t-il pas par le fait que la sexualité féminine effraie les hommes ? Vous dites dans l’essai qu’elle est jugée comme une « déviance ».

La sexualité des femmes effraie peut-être mais elle est surtout méconnue. La sexualité des femmes n’a jamais fait l’objet d’études avant Freud qui, même s’il est marqué par la misogynie de son époque, a au moins voulu écouter les femmes. C’est un fait, les spécificités du sexe féminin n’ont pas intéressé la science. Un exemple : la connaissance anatomique du clitoris est toute récente. Cela montre que longtemps, le plaisir sexuel n’a été envisagé que du point de vue masculin. La femme est plutôt réduite à un déversoir, un instrument pour la jouissance de l’homme, comme le démontrent des injures très crues qui comparent les femmes à des « objets » : « pompe à foutre » et « garage à bite », par exemple.

Ces insultes sexistes ont-elles comme ambition ultime de dominer les femmes ?

Cela ne fait aucun doute. Les dominer mais, plus précisément, perpétuer une domination qui, heureusement, diminue grâce aux politiques d’égalité de traitement entre les femmes et les hommes. Il a fallu lutter contre ces stéréotypes qui rabaissent les femmes pour leur dénier toute crédibilité. Ce n’est pas pour rien que le mot « con » désigne à la fois l’idiotie et le sexe féminin. En 1900, le psychiatre Paul Julius Möbius a publié un traité qui a eu beaucoup de succès et qui démontrait « l’imbécillité physiologique » des femmes.

Pourquoi votre histoire des injures sexuelles remonte-t-elle jusqu’au 17e siècle ?

Premièrement, car c’est l’époque à partir de laquelle nous avons des sources écrites fiables, et c’est aussi la période de la fin de l’Ancien Régime, juste avant la Révolution française, qui prônait l’égalité mais l’égalité entre les hommes, pas avec les femmes… Dès qu’elles approchent le pouvoir, les femmes sont insultées et ramenées à leur sexe. Ce mécanisme perdure jusqu’à notre époque ; récemment encore en France, on a vu des politiciennes traitées de « putes » par leurs pairs. Ces assauts verbaux et sexistes ne se passent pas seulement en politique, mais également dans le monde du travail, en rue ou quand les femmes sont au volant. Les agressions sont fréquentes et peuvent se produire partout.

Les choses sont en train de changer avec les campagnes de dénonciation du harcèlement.

Il y a dix ans que je travaille sur le sujet et la problématique du harcèlement n’était pas entendue. Les filles ou les femmes qui portaient plainte, étaient au contraire souvent accusées d’être à l’origine de l’agression qu’elle soit verbale ou physique. Aujourd’hui, la donne a changé car plus personne ne peut nier qu’il s’agit d’un phénomène généralisé. Les filles d’aujourd’hui font preuve de beaucoup de créativité pour dénoncer le sexisme et ces comportements dont les auteurs ne sont pas totalement conscients. Un exemple : la jeune hollandaise de 20 ans, Noa Jasma, a photographié un mois durant les hommes qui l’insultaient en rue pour ensuite publier leurs portraits sur un compte instagram qu’elle a appelé « dearcatcallers », « chers harceleurs ». À chaque fois qu’elle se faisait traiter de « grosse conne » ou autre, elle demandait au type de faire un selfie avec elle, qui le montrait généralement souriant, comme s’il ne comprenait pas où elle voulait en venir. En renvoyant l’insulte à la face des harceleurs, elle s’est non seulement dégagée du statut de victime, mais en plus a montré à quel point ces garçons étaient stupides et peu conscients de la violence de leurs agissements. Cependant, il ne faut pas croire que tout le monde a compris et que cela va s’arranger ; au contraire, je suis d’avis, que ne sommes qu’au début du changement. Il faut continuer à travailler pour améliorer les relations entre les filles et les garçons, pour dénoncer le sexisme que les premières subissent, ce qui ne sera que bénéficie pour les seconds aussi !

La tribune du journal Le Monde dans laquelle 100 femmes défendent une autre parole déchire les femmes. Au-delà de cette polémique entre deux féminismes, pensez-vous que la liberté des femmes passe par la liberté sexuelle ?

Notre société a beaucoup de mal à sortir du cadre genré et des catégories homme/femme. C’est très limitatif ! Pourquoi ne pas apprendre à nous intéresser à l’autre comme à un sujet, et non comme à une figure sexuée, univoque ? Il est temps de sortir de l’assignation de l’autre à un sexe pour promouvoir une société où les humains seraient réellement égaux, indépendamment de leur corps, de leur sexe ou de leur couleur de peau.

Propos recueillis par Joëlle Smets.

Toutes des salopes est paru aux Editions du Silo, 104 p., 9,99 euros en librairie ou 12,99 sur Amazon.fr

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