«La supériorité de l’homme sur la femme est un mythe»

Dieu sait si aujourd’hui la virilité est mise à mal. La figure tutélaire du mâle dominant est fragilisée, attaquée de tous côtés. Et Olivia Gazalé analyse l’effondrement de cette toute-puissance masculine en publiant « Le mythe de la virilité. Un piège pour les deux sexes ». À travers plus de 400 pages passionnantes qui lui ont demandé 3 années de travail, la philosophe française mêle histoire, anthropologie, sociologie philosophie et littérature, pour nous expliquer comment l’homme a construit depuis 3 millénaires cette posture de mâle pour mieux assurer sa domination sur les femmes et s’approprier les pouvoirs politique, économique, social, religieux et sexuel. Mais depuis un siècle, cette virilité mythique se fragilise car elle est perçue comme un piège terrible non seulement pour les femmes mais également pour les hommes. Libérés de leurs obligations de force et courage, ils peuvent enfin vivre leurs émotions.

olivia

La virilité est, expliquez-vous, un mythe que l’homme a construit pour dominer la femme. Ce qui est mythique, c’est l’idée d’une hiérarchie des sexes. La supériorité de l’homme sur la femme n’est pas une donnée naturelle, mais une construction culturelle. Il y, bien sûr, des différences naturelles, biologiques entre les deux sexes, je ne le conteste pas, mais je montre comment l’idéologie viriliste a transformé ces différences naturelles en injustices sociales. Depuis l’Antiquité, toutes les disciplines ont été mobilisées pour justifier et théoriser la domination masculine. Hésiode le premier au VIIIe siècle avant notre ère a imaginé Pandore, cette femme démoniaque qui répand souffrances et calamités sur terre. Homère a suivi qui présente Hélène comme une femme dangereuse à l’origine de la Guerre de Troie. Les religions monothéistes ont parachevé cette image d’une femme dangereuse et instauré un dieu mâle tout-puissant. La philosophie de son côté a conceptualisé cette domination : Aristote explique clairement que la femme est faite pour être soumise à l’homme. La science a confirmé cette infériorité féminine : la femme ne sait contrôler ni son sang, qu’elle perd chaque mois, ni ses émotions alors que l’homme, lui, verse le sang et décide de donner, ou non, sa semence. La femme se subit, elle est faite pour subir, l’homme se gouverne, il est fait pour gouverner. La hiérarchie des sexes s’est appuyée sur une pseudo-évidence naturelle alors qu’elle est une construction culturelle.

Cette domination masculine n’a pas toujours existé. À l’époque préhistorique, le féminin était jugé tellement mystérieux que les divinités étaient féminines Pourquoi la civilisation est-elle passée du féminin au masculin ?

Je reprends l’hypothèse de l’anthropologue Françoise Héritier selon laquelle l’origine de la domination masculine est liée à la compréhension du rôle du sperme dans la reproduction. Quand, au néolithique, l’homme devenu éleveur a observé les animaux s’accoupler, il a compris que le mâle fécondait la femelle alors qu’auparavant il n’avait pas clairement fait de liens entre le rapport sexuel et la reproduction. Il va dès lors s’approprier la reproduction et affirmer que tout est contenu dans sa semence. Il va aussi craindre qu’un autre mâle ne féconde sa femme. Pour s’approprier le ventre de la femme, il va chercher à la contrôler, la minorer et la séquestrer.

Ce mythe de la virilité qui a dominé pendant des millénaires va pourtant s’effondrer. Et dites-vous cette déconstruction n’est pas seulement le fait des luttes féministes, comme le prétendent les masculinistes qui accusent les mouvements féministes de priver les hommes de leur souveraineté naturelle.

La déconstruction du mythe de la virilité qui s’opère depuis environ un siècle est le fait de nombreux éléments. Les guerres terribles qui ont ensanglanté le XXè siècle et les atrocités barbares auxquelles elles ont donné lieu, vont y participer grandement. Tout comme les discours d’extrême-droite qui apparaissent entre-deux-guerres et stigmatisent les soldats aux gueules cassées comme des traîtres, des lâches, des pédés. Les vrais hommes meurent eux sur le champ de batailles et méprisent la mort ! La figure du soldat sortira fortement démonétisée de ces épisodes tragiques. D’autres événements liés aux transformations du monde du travail vont contribuer à déconstruire le mythe. La mécanisation du travail, la précarisation du travailleur et le chômage de masse vont fragiliser le fier travailleur considéré jusque-là comme un héros pourvoyant au bien-être de sa famille. De plus l’évolution générale du monde économique va déconsidérer le travail physique basé sur la force au profit du travail plus intellectuel. Tout cela concourt à ce que la virilité, qui cultive la puissance, la performance, la conquête et la réussite, soit perçue comme un idéal hors d’atteinte.

Même dans l’intimité, l’homme doit se montrer toujours puissant. Il doit dites-vous bander, pénétrer, jouir et fanfaronner, se vanter de ses performances sexuelles.

Depuis la Rome antique, l’homme viril doit affirmer fièrement sa puissance sexuelle. En faisant du pénis, organe biologique, un phallus, symbole de pouvoir, les Romains ont indexé la puissance – guerrière, financière, politique – sur la puissance sexuelle. Le phallus est un symbole de conquête et le siège même de la virilité qui jamais ne peut faiblir. Cette puissance phallique a été jugée tellement essentielle que son contraire – l’impuissance – est devenu une hantise. Une phobie de la panne érectile, ou du fiasco, que l’on retrouve dans toute l’histoire, notamment sous l’influence de l’Église, qui en fera un péché, une indignité.

Pensez-vous que cela ait vraiment changé. Le succès du Viagra et autres médicaments ou opérations soutenant l’érection sont là pour aider à cette puissance sexuelle. Et comme vous le dites, la performance sexuelle masculine est même plus exigeante encore car l’homme doit prouver sa virilité en faisant jouir sa partenaire !

Il est vrai que l’obligation de toute puissance sexuelle doit être plus angoissante aujourd’hui car l’homme doit non seulement « dresser » mais aussi durer et faire jouir l’autre, ce qui requiert d’être à son écoute. La vantardise sexuelle masculine reste liée aujourd’hui au nombre élevé de conquêtes mais il s’y ajoute l’injonction, nouvelle, à offrir du plaisir à la femme, ce qui constitue, selon moi, une évolution positive pour la femme, mais rend la chose beaucoup plus complexe pour l’homme.

Comment votre livre est-il reçu ?

Il est très bien accueilli sauf par certains misogynes isolés, apparentés au mouvement masculiniste. Mais mon livre, qui défend la cause des femmes et celle des hommes, ne dérange finalement aujourd’hui qu’une poignée d’hommes, encore habités par le vieux schéma des stéréotypes sexués : d’un côté, une femme, par essence coupable du désir qu’elle suscite et dont le corps est librement appropriable, de l’autre un homme se définissant par le désir de puissance, le goût de la guerre et l’appétit de la conquête, à commencer par la conquête sexuelle.

Votre livre arrive à point nommé dans une actualité qui ne cesse d’évoquer les problèmes de harcèlement. Il offre un éclairage historique et philosophique sur les rapports entre les hommes et les femmes. Pensez-vous que nous sommes en pleine guerre des sexes ?

Nous sommes depuis un mois dans une période de tensions très fortes dont on ne sait quelles seront les conséquences. Mais ce qui est certain, c’est que les femmes ne se tairont plus. Depuis des millénaires, elles avaient intériorisé l’idée selon laquelle leur parole n’avait aucun poids, voire aucune légitimité. À l’homme le Verbe, à la femme le silence. « Femmes, le plus bel ornement de votre sexe, c’est le silence », écrivait Sophocle. Cet enfermement de la femme dans la solitude de sa culpabilité est révolu. Elle a désormais compris que l’inacceptable devait être dénoncé, et non pas tu. Mais il reste encore beaucoup à faire pour que les mentalités évoluent réellement. Pour que les hommes changent le regard qu’ils portent sur les femmes, il faut qu’ils commencent par changer le regard qu’ils portent sur eux-mêmes, qu’ils questionnent le devoir de virilité qui les enjoint sans cesse à faire la démonstration de leur puissance et à refouler leur sentimentalité et leur émotivité. Cette réinvention des masculinités me semble être le seul espoir de sortie de la guerre des sexes et le seul avenir possible du féminisme.

Propos recueillis par Joëlle Smets

virilité

Le Mythe de la virilité est paru aux éditions Robert Laffont, 430 p., 21,50 euros

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