Oooh oui oui! Aaaah, nooon! Que disent nos râles et cris d’amour?

 

Pourquoi gémissons-nous au lit? François Perea, maître de conférences en sciences de langage à l’université Paul Valéry Montpellier III, répond dans son livre Le dire et le jouir, ce qu’on se dit au lit. Interview.

 

Le-dire-et-le-jouir

Souvent le silence s’impose quand les émotions se font trop intenses. Les  mots cèdent aux gémissements, aux râles et aux cris qui semblent mieux traduire le plaisir. Parfois pourtant quelques mots surgissent : des aah, des oooh, des oh noon, aaah  ouiii. Parfois des insultes fusent, des putains, des salopes, des chiennes, proférés par les hommes. Des jurons sont exprimés, des merdes, des fuck, des oh my god énoncés le plus souvent par les femmes. C’est qu’au lit, le langage n’est pas le même entre les hommes et les femmes. Tout comme dans ces moments intimes, ce sont les femmes qui se montrent bavardes. Elles vocalisent et parlent entre deux et huit fois plus que leurs partenaires. Parfois aussi des encouragements s’élèvent des vas-y, continue mon lapin ou des ordres – des mets- toi là, avale.

Et comme l’explique François Perea, ces sons et ces mots ne sont pas anodins. Dans Le dire et le jouir, le maître de conférences en sciences de langage à l’université Paul Valéry Montpellier III explique que ces formes vocales et verbales  permettent aux partenaires de mieux coordonner leurs sensations et leurs émotions. Le spécialiste français, directeur de l’ITIC, l’institut des technosciences de l’information et de la communication signe un ouvrage aussi détonnant que documenté sur les mots, les râles et les cris qui se disent au lit. Si la plume est bien scientifique, l’ouvrage se lit avec intérêt et le sourire aux lèvres car il est enrichi des illustrations décalées de François Matton

 

L’amour se fait généralement en silence, interrompu seulement par des oh, des ah, des insultes ou des encouragements. Pourquoi un spécialiste du langage tel que vous, s’intéresse-t-il à ce qui pourrait s’apparenter à un sous-langage?

Parce que ce n’est précisément pas un sous-langage. C’est une composante essentielle de la communication langagière, au même titre que les intonations, les gestes, le contexte… Parfois cette composante prend même le pas sur l’expression verbale «construite», lorsque l’on ressent une émotion par exemple. Pour le dire rapidement, l’expression langagière est multiforme et tous ses aspects intéressent les linguistes.

Comment avez-vous procédé?

En travaillant sur des éléments enregistrés et observables que nous appelons dans notre jargon des corpus. Comme il est éthiquement et techniquement quasi-impossible d’enregistrer des couples sans «perturber» les actions en cours, il a fallu opter pour des corpus de substitution, en l’occurrence des enregistrements sonores de couples d’amateurs qui diffusent leurs ébats dans des cercles privés, films pornographiques… en prenant toujours en compte les biais liés à ces substitutions.

Il y a des différences vocales et verbales entre les partenaires normaux et les professionnels du sexe?

Ah! La normalité, je ne sais pas ce que ça veut dire. Vous voulez savoir s’il y a des différences entre les ébats ordinaires et ceux de fiction? Ces derniers doivent s’inspirer de l’ordinaire pour être crédibles. De ce point de vue, on peut dire que dans le cadre de la mise en scène professionnelle, tous les phénomènes sont exagérés pour participer à l’attractivité car les manifestations vocales et verbales sont liées aux plaisirs ressentis et à la coordination des émotions et des actes. C’est un peu le même principe que lorsque l’on voit une personne souffrir dans un reportage et qu’il y a un gros plan, on est davantage interpellé par sa peine.

Pourquoi les mots disparaissent-ils face aux émotions et aux plaisirs?

Parce que c’est le cas à chaque fois que les distances entre les corps diminuent et qu’il y a des activités physiques. Les mots ne sont pas utiles aux actions en cours, et les cris ou les formes vocales suffisent à coordonner le travail des corps. Ils ne sont pas indispensables dans l’action, pour lesquels les autres formes langagières suffisent. De plus, en préférant d’autres modes langagiers que ceux utilisés quotidiennement avec tout le monde, les participants montre qu’ils partagent une relation intime, exclusive, ne serait-ce que pour un temps.

Vous expliquez dans votre ouvrage qu’il y a des différences entre les femmes et les hommes et que notamment celles-ci sont plus bavardes que les hommes.

C’est une mise en scène! En fait, la femme est souvent mise en scène dans une position de ressenti et l’homme (dans les scènes hétérosexuelles) dans une position d’action. Le ressenti sonore féminin est exagéré pour mettre en scène la jouissance. Mais c’est plus le rôle dans l’action que le genre qui détermine ces différences. On l’observe dans les relations homosexuelles. Dans les scènes où il y a un pénétrant et un pénétré, c’est le second, le pénétré, qui manifeste les formes vocales et verbales du ressenti de manière massive alors que le premier manifeste les formes de l’effort musculaire et notamment des souffles sonores.

Quand les hommes parlent en faisant l’amour, ils insultent et quand les femmes prennent la parole, elles jurent… Ou plutôt le pénétrant insulte et le pénétré jure. Expliquez-nous ces différences?

Je ne ferai pas un tel parallèle entre homme et femme mais plutôt entre ce que j’appelle, pour les distinguer des genres, procurant et procuré, qui sont des rôles liés à des activités corporelles coordonnées où l’un agit sur l’autre. En fait tout cela est relatif et c’est ici aussi une vision d’une mise en scène. La place du Dirty talk, des insultes et des jurons, participent de l’affichage d’une scène langagière à part, exclusive, hors du quotidien. Ces formes sont toujours déconnectées de la réalité: «grosse cochonne» n’a aucun rapport avec la corpulence de la partenaire par exemple. Les jurons (non destinés à autrui) sont des classiques de l’expression émotionnelle. Songez à ce que vous dites lorsque vous vous tapez sur les doigts avec un marteau. Il est donc normal de les retrouver dans un tel contexte. Les insultes sont rares en fait, elles sont rituelles et affectives, comme on peut dire à un ami qu’il est «bête» pour manifester la proximité. Elles peuvent aussi avoir un rôle de coordination: «tu aimes mon cochon?» c’est une manière de s’enquérir de l’intérêt de continuer telle caresse par exemple.

À quoi servent ces paroles échangées pendant l’amour?

Elles servent à deux choses pour l’essentiel: coordonner les actions et exprimer la tension affective croissante.

Que révèlent de l’homme ces paroles échangées au lit? Que très vite, il n’est plus un être «social» de langage?

Ces échanges permettent de marquer une différence entre nos comportements policés et socialisés, qui reposent sur un ordre langagier. Dans la vie «courante», les mots sont là pour partager les visions du monde et se mettre d’accord… Ici, c’est un autre ordre de rapport au monde, à l’autre, à soi qui est signifié. Il est libéré du langage socialisé, ce qui explique l’emploi de formes proscrites, les cris, les jurons… pour marquer un rapport plus inscrit dans le corps, l’affect, la fusion… C’est une forme de manifestation animale.

Propos recueillis par Joëlle Smets.

Le dire et le jouir est paru aux éditions La Musardine, 184 p., 17 euros

 

 

 

 

 

 

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